La propriété : un privilège qu’on croyait normal

Gazette de Martigny, article de presse SCHMIDT

Et si l’aide des parents n’était pas une dérive du marché, mais le retour d’une réalité oubliée? L’exception serait l’époque où l’on achetait sans leur aide.

Lors d’un rendez-vous récent, un jeune couple me présente un dossier impeccable. Deux salaires stables, une discipline d’épargne rare, dix ans d’efforts. Leur projet est raisonnable, leur enthousiasme aussi. Et pourtant, la réponse tombe, froide comme un tableur: il manque encore quelques dizaines de milliers de francs de fonds propres pour acquérir le terrain et construire la modeste maison de leurs rêves.

Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est plus la rigueur des banques. C’est le réflexe qui suit.

Presque toujours la même phrase, dite avec gêne ou résignation: «On va devoir demander de l’aide à nos parents.»

On décrit souvent cette situation comme une dérive du marché, comme si l’accès à la propriété avait toujours été un droit naturel pour quiconque travaille sérieusement.

C’est oublier que l’aide familiale n’a rien d’une anomalie. Elle a longtemps été la règle. Dans beaucoup de villages, en plaine comme en montagne, acheter un terrain ou une maison sans soutien familial relevait de l’exploit. On héritait, on recevait une avance, on consolidait un patrimoine, parfois par mariage. La propriété se transmettait autant qu’elle se construisait.

La véritable exception est venue plus tard.

Pendant quelques décennies, une génération a pu accéder à la propriété sans apport parental significatif. Les prix restaient abordables, le crédit était accessible, les revenus progressaient. Tout semblait rendre cet accès naturel.

Cette génération a vécu un moment historique singulier. Un privilège discret, souvent perçu comme une simple normalité. Parfois même comme un dû.

Aujourd’hui, le marché rappelle une réalité plus ancienne. En Suisse, il faut environ 20% de fonds propres. Chaque hausse de 100'000 francs ajoute immédiatement 20'000 francs à trouver. Or les prix ont progressé bien plus vite que la capacité d’épargne d’une large partie des ménages. L’effort ne monte plus progressivement. Il se dresse.

Alors les familles reviennent au centre du jeu. Avances sur héritage, donations, cautionnements. Les banques ne l’exigent pas explicitement, mais le marché l’impose.

Et ce phénomène ne concerne plus seulement Zurich ou Genève. On l’observe désormais partout, y compris dans des communes où l’on croyait encore acheter normalement.

Peut-être ne vivons-nous pas l’apparition d’une injustice nouvelle. Peut-être assistons-nous simplement à la fin d’une parenthèse privilégiée.

Car lorsqu’une génération a connu un privilège sans toujours le reconnaître, la génération suivante finit tôt ou tard par redécouvrir les fondamentaux.

Grégoire SCHMIDT

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