Nous parlons de pénurie comme s’il manquait simplement des logements. Pourtant, une partie des mètres carrés dont nous avons besoin existe déjà. Ce qui manque parfois, c’est la possibilité de les remettre en mouvement lorsque nos vies changent.
À quelques rues de distance coexistent aujourd’hui deux situations contradictoires. Une personne seule ou un couple vit dans un 5 pièces devenu trop grand depuis le départ des enfants. Ailleurs, une jeune famille cherche précisément ce même logement et reste dans un appartement devenu trop petit.
En théorie, le marché devrait rééquilibrer ces situations. Dans la réalité, il le fait de moins en moins.
Je le constate régulièrement sur le terrain: pourquoi quitter un grand appartement occupé depuis quinze ou vingt ans lorsque le 2,5 ou 3,5 pièces qui conviendrait désormais mieux coûte presque aussi cher, parfois davantage? Rester devient le choix le plus rationnel.
À l’autre bout de la chaîne, une famille renonce à déménager parce que la chambre supplémentaire ferait bondir son budget. Un jeune adulte retarde son départ. Le logement finit même par peser sur des décisions aussi personnelles que celle d’agrandir une famille.
Chacun agit rationnellement. Mais collectivement, le résultat l’est beaucoup moins: des logements trop grands pour certains, trop petits pour d’autres, et très peu de mouvement entre les deux.
La Suisse ne comptait plus que 1% de logements vacants en 2025. Mais une pénurie ne se mesure pas uniquement au nombre de logements disponibles. Elle se mesure aussi à la capacité du parc existant à circuler et à s’adapter.
En Valais, entre Brigue, Sion, Martigny, les villages et les stations, les réalités diffèrent fortement. Un logement disponible au mauvais endroit, trop grand, trop petit ou trop cher ne répond pas au besoin simplement parce qu’il existe.
Cette rigidité a aussi un coût économique. Une région peut créer des emplois et attirer des compétences; encore faut-il que ceux qui viennent y travailler puissent s’y loger. Lorsque le logement devient un obstacle à l’installation ou à un changement professionnel, la pénurie finit aussi par freiner le dynamisme régional.
À cette rigidité du parc s’ajoute celle du neuf. Le terrain coûte toujours plus cher, la construction également. Les exigences énergétiques, acoustiques, d’accessibilité ou de sécurité poursuivent chacune des objectifs légitimes. Mais leur accumulation mérite d’être interrogée: à force de vouloir garantir toutes les qualités du logement de demain, ne contribuons-nous pas parfois à le rendre inaccessible à ceux qui doivent s’y loger aujourd’hui?
Il ne s’agit pas de construire moins bien, mais peut-être plus simplement, avec davantage de modularité et de capacité d’adaptation. Nos bâtiments traversent plusieurs générations; leurs usages, eux, changent beaucoup plus vite.
Mais le neuf ne suffira pas.
Lorsqu’une personne accepterait volontiers de quitter son 5 pièces pour un 3,5 pièces mieux adapté, tandis qu’une famille cherche précisément son grand logement, chacun pourrait théoriquement y gagner. Pourtant, si déménager coûte plus cher, personne ne bouge.
Pourquoi ne pas réfléchir alors à des mécanismes facilitant ces mouvements, voire à des incitations fiscales ciblées lorsqu’un ménage libère volontairement un grand logement pour un autre mieux adapté? Non pour désigner ceux qui occuperaient «trop» de mètres carrés, mais pour supprimer les freins qui empêchent leur circulation.
Avant de soutenir uniquement le mètre carré à construire, peut-être devrions-nous aussi apprendre à mieux utiliser celui qui existe déjà.
Car la prochaine réponse à la pénurie ne viendra pas seulement des nouvelles constructions. Elle viendra aussi de notre capacité collective à remettre en mouvement les mètres carrés déjà construits.
Un logement devrait pouvoir suivre nos vies, et non nous obliger à organiser nos vies autour de lui.